Café équitable et bio: une supercherie?

Café équitable et bio: une supercherie?

Droits. Plantu.

Chaque fois que je rentre en France et me promène dans les vastes rayons des grandes surfaces, je remarque comme le « bio » et « l’équitable » sont devenus ici des arguments marketing. Acheter un produit labellisé permet de se dédouaner, de consommer mieux et plus juste. Mais qu’est ce que cela change au juste pour le « petit producteur » en photo sur le paquet? Pas grand chose.

Quand je n’étais qu’une consommatrice de café peu avertie, j’achetais équitable, pour « faire un geste », être responsable et appuyer la marche vers un monde plus juste. Il me semble qu’on arguait que les prix de vente étaient de 30% plus chers qu’un café équivalent mais sans traçabilité de sa provenance car les petits producteurs qui en étaient à l’origine gagnaient eux aussi 30% de plus.

L’année dernière, dans la Coopérative Vallé Ubiriki où notre plantation est inscrite et qui a toute une pléiade de certifications (Rainforest, Fairtrade, Starbucks…) le café a été acheté au moment de la récolte exactement le même prix que n’importe où dans la ville, où la qualité et les méthodes de production en sont pas contrôlées. En décembre, il était temps de « régulariser » et de faire bénéficier les producteurs des avantages de la Coopérative qui exige une attention écologique et sociale bien plus grande: ils ont donc gagné 0,10 soles de plus au kilo. Soit 2% de plus que ceux qui produisent sans se soucier du personnel, de la pollution des eaux, ou de la reforestation. Les pesticides ne sont pas une menace si grande sur la qualité, ils sont bien souvent de toute façon trop chers. Ici on est bio par soucis d’économie bien plus que par soucis éthique. On cultive son café de manière « naturelle » car l’argent ne permet pas d’investir dans des produits chimiques coûteux. Et on est inscrit dans une Coopérative car ça paie mieux. Enfin cela payait mieux.

Pourquoi seulement 2%? D’après l’ingénieur responsable de la Coopérative, la faute au marché trop florissant. « Les prix du café conventionnel, le tout venant, ont beaucoup monté ces deux ou trois dernières années. Si bien que les bios ou équitables nous achètent au même prix que le marché. » Une bonne aubaine pour l’ensemble du secteur et pour les pays dont l’économie est liée à cette matière première, mais une vraie mauvaise passe pour les Coopératives. « Les paysans sont venus chez nous car ils pensaient gagner plus. Certains veulent partir car cette année non plus on ne paiera pas plus que n’importe quel autre acheteur. Il est difficile de leur faire comprendre qu’intégrer une Coopérative c’est voir à long-terme. Dans deux ou trois ans, si le marché s’effondre à nouveau, ceux qui ont continué avec nous bénéficieront de prix plancher alors que les autres seront aux mainx d’un marché au plus bas. »

Et c’est tout l’enjeu: réussir à motiver les producteurs pour qu’ils restent, s’inscrivent et débutent le changement de leurs infrastructures dans une vision à long-terme. Dans un pays où la méfiance est reine et tout peut se perdre d’aujourd’hui à demain, le long-terme est un luxe que l’on se permet peu.

En face les Coopératives ont bien du mal à répliquer. Elles sont devenues de vastes entités administratives, lourdes à gérer et dépensières. La nôtre par exemple regroupe 250 producteurs sur des dizaines et dizaines de kilomètres de plantation. Les producteurs qui se fédèrent au sein d’une même communauté, si ils ne bénéficient pas d’un prix plus attractif, se sentent souvent compromis avec la Coopérative car elle a amélioré l’accès à la route, ouvert une école, fait venir l’électricité. En effet les excédents de gains payés par les labels n’étaient souvent pas reversés directement au petit producteur (dieu sait ce qu’il pourrait en faire….sombrer dans les affres de la société de consommation… meilleur que nous décidions pour lui…) mais à des oeuvres sociales et collectives.

Le prinicipe était bon tant qu’il restait géographiquement centré et communautaire. Or, aujourd’hui les Coopératives raccolent et se retrouvent avec des producteurs éparpillés et isolés qui ne voient aucune avancée dans leur village ou communauté. Normal, leur voisin appartient à une autre Coopérative et ainsi de suite. Il a donc le sentiment que la Coopérative n’est qu’une entourloupe de plus.

D’autant que lorsqu’on « grandit », il faut acheter des terrains aux abords de la ville, faire construire de jolis locaux, doubler le nombre de secrétaires. Les décisions du Bureau qui permettent d’assurer la persistance de la Coopérative et lissent son image (ça marche tellement bien qu’ils ont pu avoir enfin des locaux décents, pensent les certificateurs des labels) sont souvent perçus comme une arnaque de plus aux yeux des petits producteurs qui cherchent à joindre les deux bouts. Difficile de faire cohabiter les deux mondes. Plaire aux certificateurs et convaincre les producteurs de son utilité.

Car à quoi servent les Coopératives pour les producteurs? Elles offrent les services d’ingénieurs agronomes et de techniciens qui peuvent venir visiter l’exploitation et vous orienter. « Les fabricants de produits chimiques font de même et en plus nous offrent des ristournes », réplique-t-on chez les producteurs. Elles mettent à disposition un espace de séchage (sur des sols en ciment, comme exigés par les certificateurs) ou une secadora, machine qui sèche, seule le café. Elles stockent et vous permettent de vendre quand vous le souhaitez. Les acheteurs de la rue font de même, mais souvent, si vous venez faire sécher votre café chez eux, ils grappillent sur les prix au moment de la vente définitive faisant ainsi acquitter un droit de séchage et de garde.

Plus solide et surtout plus formelle, la Coopérative ne joue pas à ce jeu là. Le producteur qui y adhère est donc un peu plus libre. L’acheteur véreux pèse avec une balance allégée de quelques kilos, la Coopérative devrait être plus honnête. Il semble que oui mais les producteurs, suspicieux par nature, n’en sont pas convaincus. Des décennies de méfiance ne se modifient pas en si peu de temps. Conclusion: maigres avantages par rapport aux coûts demandés. Car contrairement à l’acheteur qu’on arrose d’une bière quand il a été sympa, la Coopérative exige plus.

Le vrai point d’achoppement, c’est le coût de ces certifications. Car si l’entrée à la Coopérative est payable sur plusieurs années, les certifications doivent être payées à part, au bout de trois ans. 50 dollars pour Starbucks, 50 dollars pour Rainforest, 50 dollars pour Fairtrade et ainsi de suite, aux frais du producteur. Ces frais s’ajoutent à ceux qu’il devra faire pour planter plus loin du cours d’eau, construire un espace pour le compost, retraiter les eaux usées du café et celle de la consommation courante. Des aménagements qu’on lui demande de faire les trois premières années de son entrée probatoire à la Coopérative, à financer grâce aux 2% de gains par an, sans doute.

Bien que, au final, ces changements soient nécessaires pour une pérennité des cultures. Bien que, au final, si il n’y a plus d’eau ou si elle est trop polluée pour s’y baigner ou la consommer ce seront les producteurs, leurs voisins ou descendants qui devront s’en débrouiller. Bien qu’au final, des saisonniers mieux traités, travailleront mieux et reviendront l’année suivante. Il est très difficile de valoriser ce discours si il n’est pas accompagné d’un appui financier, d’un soutien dans les démarches. Une certaine marge qui permettrait au temps de faire ses preuves et aux producteurs de se rendre compte, au fil des années, que les labels ne sont pas sortis des esprits malades de gringos bien pensants pour les contrarier, mais aussi d’études pratiques qui rêvaient d’un monde plus juste et pérenne pour eux. Mais quand on est producteur de café au Pérou, tout comme agriculteur en France, les belles idées on n’y croit que quand on palpe une différence dans sa réalité.

NB: Sur le commerce équitable et son buisness, Christian Jacquiau nous amène en coulisses. https://www.monde-diplomatique.fr/2007/05/DESSENNE/14748

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Commentaires

chrys
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Un témoignage qui n'a pas de prix!
Une réalité qui vaut mille discours...

Christelle BITTNER
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Merci. Certes parfois entre les belles idées telles que pondues dans de beaux bureaux et la réalité de ses applications, il y a une marge. Mais mettre en place un système juste qui fasse vriament intervenir les petits producteurs n'est pas chose facil et j'en sais quelque chose. L'enjeu: rester à taille humaine.