La salsa, sport de combat

21 avril 2011

La salsa, sport de combat

Série 1.8 - © Yaovi ADO Que fait une parisienne péruvienne d’adoption quand elle revient à Paris? Elle parcourt les expos, boit du rouge, se souvient qu’ici la vie est légère et fait ses premiers pas dans le cercle fermé des clubs latinos. Récits de quelques figures forts acrobatiques à La Pachanga.

 

 

Comment ai-je pu oublier qu’en France on fait tout sérieusement? Nostalgique de la chaleur des boîtes de nuit péruviennes, j’ai voulu retrouver ces rythmes chaloupés ici même à Paris. Une copine vient de tomber dans la marmite à salsa et bachata, elle me donne rendez-vous au Pachanga, l’un des lieux de prédilection des amateurs de danse latino dans la capitale. « A partir de 19h il y a cours et dès 21h tout le monde danse avec tout le monde. »

Je ne suis pas exactement ce qu’on appelle une pro. J’aime danser, je laisse mon corps suivre le rythme et je ne m’encombre pas à compter les pas. Dès que mon cerveau prend le dessus sur mon corps c’est une suite d’embrouilles, d’inhibitions et de calculs qui nuisent grandement à la fluidité du geste. Néanmoins, un petit cours de rattrapage ne pouvant pas nuire, j’opte pour l’option apprentissage avant la grande séance d’impro.

Vendredi soir, le parquet est plein à craquer. On forme des cercles emboîtés les uns dans les autres comme des poupées russes. Le prof a un micro vissé sur la tête, très pro. Et la torture commence: un deux trois quatre, elle tourne, vous tournez, petit pas à droite, face-face, on pointe, on tend, on marche, devant derrière, renversé, olé. Une vérité m’apparaît: moi qui ai passé des mois sur les dancefloors d’amérique latine (pour mieux comprendre la culture locale naturellement) je n’ai pas le niveau. J’en suis même très loin. Là-bas personne ne m’a jamais rien dit, mais, ici, je note un certain agacement dans les regards de mâles ambitieux. Ils font ce qu’ils peuvent pour sauver la situation, je fais de même, on change de partenaire, olé.

Le challenge dans les danse latines c’est de se laisser guider. Faire confiance à la poigne d’un homme pour vous faire tourner la tête, le corps, les pieds comme une poupée. Là, lecteurs, vous vous dites »en fait les filles n’ont rien à faire… » Certes moi aussi c’est ce que je pensais, compatissant avec ces gars sur les épaules desquels repose le succès d’une chorégraphie. Parfois ça marche, c’est magique. Il guide, je m’abandonne, je ne veux ne plus le quitter. Car je viens de comprendre la nécessaire qualité des femmes en danses latines, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler leur place dans ces sociétés: la souplesse. Collé-serré, grandes enjambées, mains fermes, mains moites, plus grand, plus petit, castrateur, timide… Il y a autant de façons de danser qu’il y a d’hommes et passer ainsi de mains en mains donne le tournis. Je patauge entre deux moments de grâce. Point d’abandon.

Quand sonne la fin du cours, on reprend les choses dans les règles. Les filles posent en bord de piste les yeux dans le vague. Les hommes invitent, forcément. Et, même si tout le monde danse avec tout le monde, il y a des catégories. Ceux qui se connaissent, reconnaissent et virevoltent sur le plancher. Ceux qui apprennent à se connaître et… « Tu fais la cubaine ou la portoricaine? » Dios mio. Je fais comme je le sens ça ne marche pas?

Une autre prudente session de « yeux dans le vague » me fait remarquer qu’il n’y a pas ici beaucoup de latinos. Des blancs auxquels ça fait autant de bien qu’un cours de coaching. Des blacks expérimentés. Sans doute qu’à Lima, la capitale péruvienne il y a aussi des cours, des figures, des jurés qui lèvent une petite ardoise avec leurs notes, mais souvent on danse comme on boit: pour oublier et prendre du plaisir. Au Pachanga, on serait plutôt dans la récitation du Kama-Sutra de la salsa: le plaisir est accessible à ceux qui pratiquent et connaissent les règles.

Sauf qu’heureusement, avec un peu d’obstination, je finis par me faire reconnaître moi aussi. Par un fou, un esprit libre qui mixe les pas et la dérision. Mère russe, père roumain, comme quoi la salsa n’a pas de frontières. Enfin un qui s’amuse. Plus rien à compter, juste à suivre, à challenger, à rire. Comme « à la maison » j’ai eu toutes les peines du monde à l’éconduire hors du parquet. Mais l’objectif était rempli et la Pachanga pardonnée.

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Commentaires

Julie
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"Enfin un qui s’amuse"... un peu dure... ou vexée? Je n'y ai trouvé jusque là que des gens venus pour s'amuser... Surement une façon de voir les choses... Je préfère les verres à moitie plein.
Et il y a aussi une question de défi, de vouloir apprendre, se dépasser, que ce soit pour la salsa ou pas...

Christelle BITTNER
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Ah ma Julie c'est que d'habitude tu ne vois les choses que par mes yeux alors que là tu étais là aussi sous les traits de la demoiselle tombée dans la marmite à bachata et salsa. C'est un ressenti, un point de vue subjectif, j'ai le droit, on est sur un blog. La danse est mon refuge et je préfère y laisser de côté les règles de compétition qui régissent bien des choses en ce monde. La danse c'est le plaisir. Et en prenant plaisir on progresse. Point de défi là dedans pour moi, je lui ferme la porte. Mais merci de m'avoir fait découvrir le lieu, j'y retournerai même avec plaisir. Reste, qu'à mes yeux il y manque une certaine fluidité.

SOW
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J'ai..., enfin, la prunelle de mes yeux a dansé entre les lignes de ton texte très Salsa! A Dakar, au Relais Sportif, j'avais eu le tournis avant même de songer à prendre tes mains sur les rythmes de cet orchestre dont le maestro "chantait faux" pour tes oreilles de Gringa bercées par des envolées latines! T'étais, et tu restes (?), une pro pour moi! Ne te laisse surtout pas te "faire reconnaître" par un fou...Suis mon regard!

Christelle BITTNER
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Jolie déclaration! Je publie attention... merci alimou