Christelle BITTNER

Ont Voté

Il y a quelques semaines ont eu lieu les élections municipales et régionales. Dans notre département, Chanchamayo, la fille de Fujimori, Keiko a raflé tous les sièges. Sauf à Pichanaki où est arrivé vainqueur un outsider, Raul El Gallito, sous le slogan « un agriculteur à la mairie ». Voilà qui en dit long .

Les élections de par le monde finissent par se ressembler. Alors que le Pérou a voté il y a presque un mois, on compte toujours les voix pour savoir qui de la dynamique et solidement appuyée Lourdes ou de la gauchisante Suzanna va à sortir vainqueur à Lima, la capitale. Et les journaux se repaissent de l’ultime scandale : Alan Garcia, président de la République, aurait répondu par une baffe bien sentie à une insulte lancée dans la foule lors d’une visite officielle. Riposte musclée et justifiée par l’homme à la tête du système judiciaire péruvien. « Corruption », souffle-t-on.

Mais à Chanchamayo, notre département, rien de tel. Ce fut un raz de marée. Une vague d’approbation pour une couleur, l’orange, celle de Fuerza 2011, le parti de Keiko Fujimori, « fille de ». Son papa, président de la République de 1990 à 2000, notamment pendant l’époque terroriste, a été condamné pour violations des droits de l’homme pendant son mandat. Ici, on riposte que tout ça n’est que magouille pour salir une famille qui est la seule à avoir fait quelque chose pour le peuple.

Déjà à son époque Papa Fujimori traversait le Pérou en tracteur pour rendre hommage aux plus pauvres, les agriculteurs. Méthode qui continue de faire ses preuves, on y reviendra. Mais ce qui sous-tend la ferveur populaire dans la région c’est la lutte féroce qu’a mené l’homme contre le terrorisme. Dans les années 80 la majorité du Pérou était aux prises avec les révolutionnaires du Sentier Lumineux, mais dans la Selva Central un autre mouvement sévissait. Los « negros » (les noirs) ; en opposition aux « rojos » (rouges) du Sentier Lumineux; du MRTA, Mouvement Révolutionnaire Tupa Amaru, du nom d’un Inca, chef rebelle lors de la conquête espagnole. Les groupes entraient dans votre maison, s’asseyaient à votre table, se couchaient dans les lits disponibles, montaient dans vos voitures et se cachaient dans la jungle à l’époque plus épaisse.

Presque toutes les personnes que j’ai rencontrées dans la région ont eu affaire au MRTA, perdant un frère, un ami, une sœur. La répression sévère a donné aux villes en contrebas, comme Pichanaki, des allures de guerre civile. Il n’était pas rare que des balles fusent dans les rues la nuit tombée. Victimes de dénonciation, des terroristes eux-mêmes, des représailles, des balles perdues, tout s’est mélangé et ne régnait plus qu’un climat de peur et d’horreur. Auquel, si l’on écoute les habitants, a mis fin Fujimori. S’il est aujourd’hui en justice c’est que dans sa guerre contre le terrorisme l’ex président a fait preuve d’un tel « enthousiasme » qu’il en a profité pour régler quelques comptes et l’armée, sous ses ordres, s’est parfois comportée comme un groupe mercenaire.

Ici, on ne retient qu’une chose : quelque soit ce que ça a coûté, le calme est revenu. Et voilà Fujimori auréolé de gloire éternelle. Il a investi dans les écoles et centres de santé, construit des routes, désenclaver les campagnes isolées et pour cela les habitants lui vouent un véritable culte dont jouit sa fille aujourd’hui.

Populaire ou populiste, reste à fixer la limite. Mais, face à des candidats qui de toute façon seront corrompus, la seule façon d’envisager la politique ici, les votes vont à ceux qui savent se positionner du côté du peuple. L’ex président a fait appel et la justice suit son cours, mais, ici, ce jugement importera peu. C’est l’homme qui a mis fin aux horreurs et remis le Pérou en ordre de marche économique. Peu importe que ce fut une marche forcée, il est pardonné. Et Keiko n’a qu’à se pencher pour ramasser les couronnes de laurier. Dans un récent sondage, elle arrive en 2e poistion des intentions de vote, elle a remporté le département et quasi toutes les mairies… sauf Pichanaki.

Mais c’est tout comme. A Pichanaki est sorti vainqueur un agriculteur tout sec, armé de sa casquette, qui a fait le tour de la ville… en tracteur ! La boucle est bouclée. Il appartient à un petit parti indépendant, m’avait tout l’air d’une marionnette dont quelques astucieux tirent les ficelles, mais dans un pays où la corruption est partout et la méfiance obligatoire, le slogan « un agriculteur à la mairie » fait toujours recette.

C’est le seul qui n’a pas offert son pack de bières ou son plein d’essences à l’électeur ; oui c’est ainsi qu’on séduit ici ; le seul qui n’avait pas d’argent pour organiser des concerts gratuits avec open-bar et pourtant celui qui a soufflé la victoire au nez et à la barbe des nantis et notables du coin. Justement car on a su vendre son image humble et propre. Qu’il ne soit pas qualifié pour gouverner une ville qui croit de façon archaïque et manque cruellement d’ infrastructures et de services publics ne semble pas importer.

On hausse les épaules, on attend de voir, peut-être qu’il ne fera pas de miracles mais qu’il sera honnête. Aujourd’hui c’est tout ce qu’attendent les péruviens d’un maire ou d’un candidat.


Plantes, médecines naturelles, plats végétariens: le Pérou vert.

Dans le Pérou rural la guérison par les plantes reste populaire et face à la montée des maladies dues aux abus de gras et de sucre, les restaurants végétariens ne désemplissent pas.

 

Systématiquement dans les longs trajets de bus grimpe un représentant en médecine naturelle. Il propose des petits flacons d’extraits de plantes mélangées pour la tension, les reins, la fatigue… Et il vend bien. C’est qu’auparavant il délivre à l’assemblée un long discours sur les bienfaits d’une alimentation saine et ses compléments naturels. En général, je n’écoute que d’une oreille en bonne occidentale convertie aux pharmacopées, mais l’autre jour une de ses réflexions a attiré mon attention. « Au Pérou aujourd’hui dans la rue il n’y a plus que des « pollerias » (restaurants où l’on vend poulet frit, sauces, frites et boisson gazeuse) et des « farmacias ». »

La façon dont se nourrissent les péruviens a beaucoup changé et, parmi les restaurants populaires, la friture est reine : poulet frit, poisson frit, chicharrones (la chair de la viande ou du poisson coupé en petits morceaux et frit), riz frit des restaurants asiatiques, foie frit, beignets… et j’en oublie. A côté de ça comme le gras donne soif on arrose le tout d’une boisson gazeuse. Ici la « gaseosa » est une manière de célébrer ou de remercier : si vous voulez que la réparation de votre voiture avance plus vite, ne pas oublier d’amener une bouteille de 3litres pour le mécano et ses aides.

Bilan des courses : surpoids, maladies du cœur, du foie, diabète… Les plus pauvres qui vivent de ce que leur donne le maraîchage, de riz et haricots secs ne sont pas concernés. Mais, au fur et à mesure, qu’une classe moyenne se dessine, les problèmes de poids et l’alimentation plus saine sont devenus ici un sujet récurrent.

La contre-attaque puise dans les racines du Pérou, dans sa terre et ses traditions. Ici, il pousse de tout. Dans la Selva (la jungle) on trouve l’éventail de fruits exotiques. Dans la Sierra (la montagne) une collection de pommes de terres et tous les légumes. Sur la Côte fruits et légumes spécifiques à ces terres sablonneuses. Et autant d’herbes et aromates. La connaissance des plantes se perpétue de mère en fille. Le maté, une infusion à base de plantes, est le premier remède. Vertiges, maux de cœur : maté de coca. Maux d’estomac : maté d’anis. Nourriture lourde : maté de manzanilla ou d’origan. Mais quand le problème est plus sérieux ou récurrent, l’automédication est reine : même sans ordonnances, on peut se procurer des molécules fortes ou une piqûre pour vous remettre d’aplomb à la pharmacie du coin.

L’alternative ? La médecine douce et préventive. Chaque matin se postent aux coins des rues les vendeurs de « emoliente » ou extraits de plantes : una de gato, sabila, chola de caballo, amargon. Sur leurs petits chariots est disposé une série de bocaux qui inventorient les plantes et leurs bienfaits. La gorge qui gratte ? Jus d’orange, miel pur et alfalfa. En général, le vendeur connaît ses clients, puise un peu dans chaque bocal et leur sert leur remède tiède. Une tradition populaire des anciens mais que les nouvelles générations ou classes huppées des villes délaissent.

Autre option à long-terme et plus tendance, le restaurant végétarien. En France c’est souvent plus cher. Ici c’est l’inverse: la viande est beaucoup plus coûteuse que les fruits et légumes qu’on trouve à foison. Le soja, la quinoa, la avena, la machica, le kiwicha, la maca… toutes les céréales qui mêlent fibres et protéines abondent. Pour 3 soles, moins d’1 euro, on vous sert une soupe de blé et légumes et un « segundo » (plat de résistance) où se mêlent riz, crème d’épinards ou de courges, haricots secs. Le tout servi avec un maté tiède et sans sucre ou un lait de soja. Une nourriture moins chère que la « polleria » ou la chifa (restaurants asiatiques), plus saine et parfois avec des vertus cachées : la Maca  a connu son heure de gloire comme « viagra des Andes ».

Dans la Selva, les villes de la jungle, le végétarien a encore du chemin à faire, mais le jus de fruits frais, lui, est quotidien. Dans la Sierra, les villes de montagnes, les quelques restaurants végétariens aperçus ne désemplissent pas. Sur les murs des posters dédiés à la bonne nutrition. A table, des familles appliquées, des consommateurs de gras repentis, des ouvriers secs. Quand j’ai demandé à l’un d’entre eux ce qu’il pensait de mon petit vendeur du bus, il a approuvé: «  je déjeune tous les jours ici, je vais une fois par semaine à la « polleria », mais jamais à la « farmacia ».

Et puisqu’il ne fait pas mystère que je vis quasiment dans un hôpital en ce moment, petit extrait d’une conversation entre l’homme d’entretien et mon patient. « Si tu veux que ta cicatrice se referme vite et passe inaperçu applique quotidiennement de la graisse de couleuvre. » L’interne présent n’a pas moufté : médecine chimique et traditionnelle réconciliées. Ça tombe bien, dans la Selva, des couleuvres il y en a quelques unes. Reste plus qu’à les attraper.


Comment un tout petit appendice revèle l’état des hôpitaux péruviens.

Parfois les aléas de la vie vous conduisent sur des chemins que vous n’aviez pas prévus. Prenons mon cas par exemple. J’avais envie de vous faire découvrir le Pérou dont je suis tombée amoureuse, ce petit bout de Selva Central où pousse le café et coulent les Rios. La ville en contrebas, un dédale de mototaxis et de ciment, ses coups de coeur et ses absurdités : Pichanaki. Le village en haut au coeur des plantations, sa jungle domestiquée, ses travailleurs… Mais voilà qu’un malheureux appendice a changé le cours des choses.

Cet appendice appartient au propriétaire d’une plantation dans les hauteurs. Le jour où celui-ci a commencé à l’ennuyer, il ya de cela environ une semaine, il s’est courbé en deux et est retourné se coucher pensant que cette vilaine crise de foie allait vite passer. Comme ça ne s’arrangeait pas, on a déployé le premier niveau de secours : envoyer quelqu’un jusqu’au Poste de Santé. Ce jour là il n’y avait pas de voitures: 40 minutes aller, 40 minutes retour, à pieds.

La nuit tombée, il hurlait de douleur, on est passé au niveau 2. L’urgence, quand on habite une plantation péruvienne de la Selva Central, consiste à harceler tous les membres de la famille en possession d’un véhicule pour qu’ils vous déposent jusqu’à la ville en contrebas, à environ une heure et demie de route. Cette nuit là par chance il y en avait un. Et au bout de 10 coups de fil, il a accepté.

Une fois chose faite, le patient se croyait sorti d’affaire. A Pichanaki il est supposé y avoir  un hôpital où l’on saura s’occuper de lui et par la même occasion des quelques 20 000 appendices qui vivent aux alentours. Peine perdue. Les urgences consistent en deux salles écrasées de chaleur où un médecin perplexe rumine, tripote le ventre, demande échographie, analyse de sang et d’urines, examine les résultats écrits à la main, déclare « ça ne nous aide pas beaucoup » et, voyant dans les yeux du patient les effets miraculeux des anti-douleurs, « on verra bien demain ». Dans la nuit, la fièvre monte, l’appendice n’a pas dit son dernier mot. Retour aux urgences au petit matin. Le médecin perplexe a un éclair de génie, appuie une main ferme du côté droit et la retire d’un seul coup, le patient hrule, il tient enfin son diagnostic.

Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Car à Pichanaki même, malgré sa population galopante, on n’opère pas. L’anesthésite a démissionné, pas remplacé. Bilan, trois heures de route en lacets pour l’hopital le plus proche. En taxi, sur les conseils du médecin car les mabulances on ne sait jamais trop où les trouver.

Trois heures plus tard, Tarma et ses urgences débordées. Heureusement le patient, comme tout péruvien averti, a sa botte secrète : une tierce personne qui tire les infirmiers par la manche, crie plus fort que les autres, et, une fois l’attention gagnée, court à la Caisse. Car, ici, tout a un prix. On paie d’abord, on voit après. Consultation : un ticket, analyses : un ticket, une paire de gants : un ticket, une seringue : un ticket et ainsi de suite. Il existe une sécurité sociale pour ceux qui ont peu de ressources, les employés ou agents publics mais beaucoup de péruviens, par méconnaissance de l’administration ou de leurs propres droits, ne s’en sont jamais occupés.

Quatres heures d’attente ont usé les nerfs du patient. Sa famille monte au créneau: « peut-être à force d’attendre, on risque la péritonite (l’explosion dudit appendice et l’inflamation des organes alentours), le couperet tombe : « mais, enfin, depuis hier, l’appendice a explosé. Le chirurgien de Pichanaki vous a envoyé comme ça… alors une ou deux heures de plus. » Rien à ajouter.

30 heures après la perforation de son appendice, les chirurgiens se penchent finalement sur son cas. 15 points de suture et un drain pour une opération que la distance, la négligence et le manque de personnel ont rendus beaucoup plus compliquée. « Il est en vie, il est jeune, il récuperera », voilà  les ambitions de l’hôpital public péruvien.

Opéré, le combat n’est pas terminé. Car les soins post-opératoires suivent le même schéma : réveil dans un service d’une vingtaine de lits qui compte une infirmière et une aide-soignante. Ici pas de machines, le pouls dicte sa loi. Pas de sonnette d’appels, mais cinq voisins, chacun avec leurs cicatrices respectives, pour veiller sur vous. Que l’on referme la blessure de l’un alors que les autres sont entrain de manger ne semble gêner personne. Et, pour que quelqu’un vous emmène aux toilettes, vous promène, vous amène un brot d’eau, il y a l’accompagnant. Il lui reviendra également, chaque matin, d’attendre l’ordonnance des médecins pour payer son dû à la pharmacie, de se battre pour un peu d’eau chaude, d’acheter papier toilette, gobelets… Toutes les familles, d’aussi loin qu’elles viennent, se relaient et passent leur nuit au chevet des patients sur une chaise en fer. Sans personne à ses côtés un malade n’est ni plus ni moins qu’en danger dans les murs même de l’hôpital.

Cette fable a eu lieu ces jours-ci à l’hôpital de Tarma. Le sol colle, l’eau coule par gouttes et froide, personne n’est en charge de l’entretien des sols et des toilettes, la fenêtre est fendue, les murs décrépis et pourtant les malades affluent de toute la région.

Un seul chirurgien. Une seule infirmière. Un seul aide-soignant. Dans un pays, le Pérou, qui se targue ce dimanche en « Une » de son quotiden de droite « El Commercio » d’une croissance de presque 8% pour l’année. Et qui explique que le modèle économique de ces vingt dernières années a permis un vrai développement et des opportunités pour tous. Preuve que le PIB, supposé signe de bonne santé d’un pays, n’indique en rien son niveau d’éducation, de santé ou de bien-être.

On ne s’étonnera pas si prochainement je vous parle de la popularité florissante dans ces régions d’une certaine Keiko Fujimori, fille de l’ex Président accusé de crimes contre l’humanité et de malversations financières. Quand les miracles économiques laissent de côté les plus pauvres, on ouvre grand la porte à tous les populismes.