Comico absurdo

Comment dit-on « comique de l’absurde » en espagnol j’avoue que je n’en sais rien, mais, depuis un mois que je suis à nouveau plongée dans mon Autre Pérou, l’expression m’a souvent titillée. Pas de longs dicours mais du concret : la preuve en 4 histoires courtes.

Acte 1. Pichanaki. Cette petite ville de la Selva Central regroupe peu à peu des services administratifs censés rayonner dans tous les petits villages alentours qui se dédient avant tout à la culture du café et des arbres fruitiers. Héritage du fujimorisme et de sa politique sociale, chaque village a son école de une ou plusieurs classes. Dans celle de Union Pucusani, le petit village où je travaille avec notre ONG, 30 élèves, une seule prof. Mais comme il ne sera pas dit que ces villages isolés seront oubliés de la civilisation, la prof m’annonçait récemment qu’ils avaient reçu 30 mini-ordinateurs portables du programme « una laptop para cada nino » pour initier les élèves à l’ère informatique moderne. Seul hic, le village n’a pas l’électricité. Il fait partie d’un projet depuis plusieurs années pour lequel chaque habitant a dû payer une contribution et les choses en sont restées là, bloquées par quelques mistères de l’administration péruvienne. Donc jusqu’à présent les 30 ordinateurs sont stockés en ville dans des cartons. Et parfois, la prof pratique le clavier avec ses élèves.

Comme le gouvernement a fini par s’apercevoir de l’absurdité d’avoir des ordinateurs dans des zones sans éléctricité, chaque professeur peut adresser une demande pour recevoir des panneaux solaires qui rémedieront au problème. Lundi dernier, il m’a été donné de voir ces merveilles. Côté face, un petit panneau qui permet de fournir de l’énergie pour  deux ordis, parfait. Côté pile, suprise : les panneaux ont une prise qui rechargent directement les ordinateurs et rien d’autre. Pas de batterie, pas de transformateur. Le gouvernement envisage donc de faire parvenir 15 panneaux solaires, à peu près 200 soles, 50 euros, pour chaque panneau juste pour ces ordinateurs. Le soir, à l’heure des devoirs, on en restera à la bougie. Pourquoi ne pas avoir doté les écoles d’un ordi pour deux élèves et sauvergarder le reste pour fournir un accès à un éléctricité durable qui profiterait au village la nuit tombée ? Mystère. Ici on règle les choses les unes après les autres ans vision d’ensemble et communication entre les différentes parties. Vous avez dit gaspillage ?

 

Acte 2. Betania. Une communauté native au bord du Rio Tambo, 5 heures de bateau la relie au reste du monde. Ici les gens aspirent à un peu plus de modernité et surtout à des voies d’accès mais préservent leur culture et veillent sur leur communauté organisée de façon démocratique. Reste que les mentalités évoluent petit à petit. Un matin, je me pose au magasin du coin pour discuter avec son propriétaire, 53 ans, 4 enfants. Comme d’habitude quand il s’agit de la rencontre avec le Blanc on en vient très vite à parler de nos sociétés tant libérales où tous couchent avec tous et se roulent dans le foutre à longueur de journée. Je tempère rappelant que chez nous aussi il y a des règles, une éthique et des promesses qu’on respecte. Et surtout chez nous il ya un miracle : l’éducation sexuelle et les moyens de se protéger : préservatif, pilule.

Ici, le mot « pilule » provoque des bouffées d’angoisse. Sans médecin à la route qui va veiller à la santé des jeunes filles qui la prendraient, en plus elle donne le cancer. Souvent la contraception est injectée sous forme de piqûre pour plusieurs mois, de fortes doses d’hormones qui ont radicalement vacciné les péruviens contre toute contraception. Alors ? Alors on prend le calendrier, on compte les jours et, le reste, on prie. Evidemment c’est à la fille de faire ses calculs, les hommes n’ont rien à voir là dedans. Comme dirait mon nativo « oui mais aussi si les filles ne disent pas qu’en ce moment elles ne peuvent pas, non on ne peut pas le savoir… » Comment lui faire comprendre que le « moment » pour une fille est assez aléatoire ? Bilan de cette politique calendaire, beaucoup de très jeunes fille se retrouvent enceinte. L’avortement est interdit. L’enfant est un cadeau de dieu. Les grands-parents l’éleveront. Problème réglé.

C’est d’ailleurs ce qui est arrivé au jeune fils du nativo. Parti étudieer à Lima, il est tombé dans les filets d’une séductrice qui n’a pas encore terminé le lycée et qui s’est emmêlée dans le calendrier. Il est donc père mais ne subvient pas aux besoins de son enfant car il faut bien qu’il étudie, lui. Je me montre un peu choquée et souligne combien c’est facile. On tourne en rond chacun campé derrière ses positions. Et je me risque à cette question. « Et ton fils il étudie quoi ? » « La théologie. Il veut devenir pasteur. » CQFD.

 

Acte 3. Union Pucusani. Les villages de plantation de café sont difficiles d’accès. Sans camionnettes ou 4×4 point de salut. Certains roulent avec tous les papiers, la roue de secours, le krick et l’extincteur de rigueur, parés pour l’aventure. D’autres improvisent, la majorité. Avant hier soir, 17h, gros trou dans la route, on y laisse une roue qui explose littéralement. Rien pour la démonter, pas de roue de secours. Il faut laisser deux personnes pour veiller sur la précieuse Jeep et envoyer un émissaire en ville, à presque une heure de camionnettes chercher les secours. La nuit tombe, le froid s’isinue. 20h30 on a enfin tout récupéré et on procède au changement de la roue à la lueur de la lampe de poche.  Il fait froid et faim. On se croirait dans les stands de Formule 1 et l’équipe bat des records. On a une roue toute neuve, enfin nous allons repartir. Oups, il fait nuir noire et la Jeep n’a plus de phare depuis plus de trois mois, pas eu le temps de s’en occuper. Alors ? Figurez vous qu’il est parfaitement possible de positionner deux personnes pimpantes à l’arrière de ladite automobile équipée chacune d’une lampe torche et de franchir les 5 kilomètres restant avec ces phares improvisés. Ici on dit souvent que au lieu de chercher des problèmes, il faut trouver une solution, à court terme il va de soit. Mission réussie. Absurde peut-être pas, extrême assurément.

 

Acte 4. Dimanche 5 juin, jour du deuxième tour de l’élection présidentielle péruvienne. En liste, Ollanta Humala, candidat nationaliste, ancier militaire, un petit capoté franc-tireur qui fait frisonner les cotules-cravates liméniens sur l’avenir de l’économie. En face, Keiko Fujimori, fille du dictateur au pouvoir dans les années 90 qui a mis fin au terrorisme, développer une politique sociale poujadiste, et fait de sérieuses entorses à la démocratie soldées par une condamnation à 25 ans d’emprisonnement. Sa fille a étudié aux Etats-Unis, gère une firme fructueuse et a un budget pub fracassant,  on ne voit qu’elle. Les deux sont des candidats du peuple et des petits et les libéraux péruviens mettront leur bulletin dans l’urne avec autant de ferveur que les français quand ils ont dû voter pour la réelection de Chirac face à Le Pen.

Sauf qu’ici le vote est obligatoire. Si on ne se présente pas, on hérite d’une amende. Et pour être sûr que tout le monde soit frais et dispo, la veille c’est « ley seca » : toutes les boîtes, bars, magasins sont fermés ou ouverts mais avec interdiction absolue de vendre de l’alcool.

Le montant de ladite amende dépend des départements : de 18 à 80 soles selon le degrè de pauvreté. Mais le système atteint vite ses limites. Par exemple, une personne vivant à Pichanaki et devant se rendre à Lima paiera plus de 100 soles l’aller-retour car les bus doublent leurs prix pour inciter au vote… Et même le nativo qui doit payer son essence et venir voter dans la plus grande des communautés en bateau risque d’y être perdant.  Deuxième problème, les amendes sont à régler auprès de la Banque de la Nacion. Faut-il encore avoir recours au système bancaire pour des paiements et transactions pour qu’on vous retrouve. Troisièe mystère, un ami résolument engagé dans la société n’a pas voté depuis 6 ans, il est chaque fois déclaré votant et même « membro de messa » c’est à dire comptabilisant les votes.

On connaîtra les résultats définitfs de l’élection près d’une semaine plus tard, le temps de dépouiller les urnes des territoires éloignés et de recompter ceux qui font l’objet de suspicions de fraude. D’après l’écho de la rue, le résultat sera serré. Les jeunes sont pour Ollanta mais beaucoup  ne votent pas. Les raisonnables sont pour Keiko. Les isolés ne savent pas trop. Je pronostique Keiko même si elle n’a pas les faveurs de mon cœur. Mais que ce soit l’un ou l’autre, tous pensent ici que ça ne changera pas grand chose et que le Pérou a encore de beaux jours absurdes devant lui.

 

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Commentaires

Manon
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Eh ben c'est folklo... lost in translation ce billet!

on ne se doute pas que le Pérou a un petit côté Beckett comme ça...

Christelle BITTNER
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Exactement ça Manon!! J'avoue j'adore ce pays mais j'ai parfois du mal à le comprendre tout à fait... en même temps la France a ses agacements également...

René Nkowa
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Comme tu l'as dit, ce ne plus rien y comprendre, Christelle! Mais "tant de problèmes sont posés, et on refuse de voir les solutions" comme le disait un chanteur de la Côte d'Ivoire.
1. Comment peut-on acheter des ordis pour des gens qui n'ont pas d'électricité chez eux? C'est assez absurde. Mais je ne suis pas surpris car des choses pareilles se passent aussi dans mon pays. Et puis, dans nos Lycées au Cameroun, la moyenne est de 60 élèves par classe. Tout de même, on atteint souvent des pointes à 110!
2. Le problème de la contraception. Je peux dire que nous sommes assez avancés ici, car l'éducation sexuelle est dans les programmes dès la classe de sixième. Dans les médias, on en fait la promotion à pimpon et à pimpan! Il n'en demeure pas moins que les grossesses indésirées pullulent. Mais nous on a raison de blâmer les filles qui se retrouvent enceintes par "accident", car les préservatifs coûtent 100 francs (c-à-d 15 centimes d'euro) le pack de 3.
3. Je suis entré une fois dans un taxi en pleine ville de Douala et ce qui tenait lieu de phare était une torche électrique. Donc...
4. Les élections, c'est une affaire. Mais heureusement, on oblige pas les gens à voter chez nous. On facilite même la tâche des abstentionnistes. D'autres (contre espèces) se chargent de voter pour eux ou les urnes sont purement et simplement bourrées! Donc, nous savons toujours par avance qui va gagner. Une boutade d'ici dit qu'"il faut vraiment être con pour organiser un truc et y perdre".

Christelle BITTNER
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Et bien Côte d'Ivoire et Pérou même combat!! Oui je sais que ce genre d'incrédulités n'est pas chose rare mais parfois on se dit que quand même un peu de responsabilité de toutes parts et on avancerait plus vite... yes we can!!

René Nkowa
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Peut-être côte d'Ivoire, mais je parle du Cameroun cette fois, Christelle... ;)