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Un Autre Pérou
30. nov.
2010
Couleur Cafe
2

Agonie pour la Machette

A ma droite une vieille dame qui fût un temps propriétaire de 100 hectares conquis à la force de la machette qu’elle tient en main. A ma gauche son petit fils et sa « macheteadora » toute neuve, un modèle chinois à essence et lame rotative, qu’il porte sur le dos. Devinez qui va gagner ?

Dans d’autres pays la machette est synonyme de sang qui coule et de violences qui taisent leur nom. Ici, dans les plantations de café de la Selva Central péruvienne, elle est une amie, un compagnon fidèle dans la sueur et la peine, une lame à tout faire. Un ouvrier ne sort pas sans son « chaflet ». Elle coupe les arbres allongés au travers de la route. Elle défriche les hectares de café plantés. Sa pointe se transforme en tournevis en cas d’urgence. Elle tranche un régime de bananes et décroche une papaye. Les enfants traînent derrière eux la pointe usée de rouille d’une machette abandonnée pour « faire comme papa ». Et surtout, après tout, c’est elle qui leur a permis d’arriver jusque là.

Les plantations de la Selva sont dans leur grande majorité propriété de natifs de la Sierra, ces vastes montagnes andines. Sans terres, ils sont venus coloniser cette jungle qu’on disait truffée de pièges mais fertile. Ils ont parcouru les routes de terre dans des autobus brinquebalants et des camions antiques jusqu’à ce qu’elles se perdent dans un océan de lianes vertes. Ils ont armé leurs mules de sucre et de sel et suivi les sentiers tracés par les précédents. Puis au bout de trois jours de marche, une terre vierge, enfin. Ils ont sorti la machette et se sont créés leur chemin, celui qui mènerait à leurs terres. Les arbres se sont pliés à temps de volonté et petit à petit la jungle s’est transformé en terre cultivable où pousse café, cacao, agrumes, bananes, yucca. Aujourd’hui il y a des routes en asphalte et des chemins de terre rouges que grimpent les 4×4 mais, trois fois par an, les hommes reprennent les armes et tranchent de la lame de leur machette cet enfer vert qui menace leur café.

Mais, depuis cette année, une petite nouvelle a fait son apparition. On la repère à son fin nuage de fumée blanc et son bruit persistant de scie électrique. La machette avançait au rythme des « chhh » « chhhh » des herbes qui glissent au sol. La macheteadora, sa grande soeur à moteur, menace à coups de « brrrrr » et « grrrrrr ». Un homme fort et d’expérience nettoie un hectare en une semaine, machette à la main. La macheteadora promet trois jours, deux pour les plus habiles. Un homme coûte 250 soles l’hectare. La macheteadora entre 600 et 1000 soles. Comme il faudra de toute façon un homme pour la dompter en 5 ou 6 hectares elle est rentabilisée. Elle peut donc être chinoise et ne durer qu’un an, elle aura toujours permis de faire des économies, en main d’œuvre et monnaie sonnante et trébuchante. Évidemment la macheteadora ne fait pas dans la dentelle et peut au passage trancher le pied d’une petite plante de café qui cherchait à pousser, mais on dit ici que les hommes ont, eux aussi, la machette rapide. Ils sont payés par contrat à l’hectare nettoyé : plus vite on avance, mieux c’est. La macheteadora, elle, est entre les mains des propriétaires eux-mêmes qui, maintenant qu’on tranche en jouant (« grrr » « grrr », « brrr », « brrrr »), se sont remis à nettoyer leur plantation seuls.

Il y a quelques jours Lucia, vieille dame de 70 ans, fondatrice du village et conteuse de ces histoires lointaines de mules, de jungle et de machettes, regardait son petit fils étrenner son nouveau jouet avec quelque suspicion. Avant qu’il ne ratiboise tout, elle s’est dépêchée de couper les herbes autour d’un tout jeune papayer pour que, tête haute, il échappe au tranchant. Et Lucia de conclure « tu verras ici c’est facile ce sont des petites herbes de rien, mais essaie un peu de rentrer où pousse le café ». Probablement son petit fils n’a pas entendu, les pétarades dans l’oreille, alors que justement il s’y dirigeait.

Elle est la seule à ne pas avoir cédé. En quelques semaines, 5 macheteadoras ont fait leur apparition chez ses fils et voisins. D’ici 10 ou 20 ans seuls les vieux conteront encore les histoires de machettes. La macheteadora, plus bruyante et polluante, régnera. C’est un progrès, du temps gagné, de l’argent économisé et, ici, c’est essentiel. Un brin de nostalgie peut-être mais le futur est forcément dans cet accès à la modernisation et la technologie qui a longtemps fait défaut ici. D’ailleurs, bonne joueuse, la macheteadora a déjà sa première « légende »: alors que le petit fils ratissait joyeusement le patio, une poule qui couvait tranquillement ses œufs dans les plus hautes herbes y a perdu une patte et fini en pot pour le déjeuner. Rien ne lui résiste.

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25. nov.
2010
C'est pas le Pérou!
5

« Ya ya, si si, ciao ciao, ciao… »

Plans spéciaux, RPM, recharges… Les péruviens courent après un temps de parole encore cher et précieux et sont les champions de la conversation express : tout dire en moins d’une minute !

« Hola, donde estas ? Ya pue vienes. Ya, ya listo. Si si ciao ciao ciao… » Voilà une conversation typique sur téléphone portable au Pérou. Les péruviens sont devenus addict et le dégaine à tout moment pour confirmer ou infirmer un plan, il faut dire qu’ici ils changent tout le temps. Mais point de bavardage. A 50 centimes la minute (monnaie locale) il faut réussir à tout dire, le plus rapidement possible. Résultat ? On hurle, personne ne comprend rien, on est obligés de rappeler…

Amour-haine avec un outil technologique qui a révolutionné le quotidien. Et est devenu une vraie dépendance. Ici, on n’éteint pas son téléphone la nuit. « Et si ?… » Il faut être joignable. Et si ça sonne, peu importe qui, on répond. On ne sait jamais. Idem dans les taxis ou « micro » où les usagers s’empilent. Si le portable sonne, on se tortille et tortille toute la file avec soi pour hurler dans son téléphone « ya ya ya, si si si, ciao ciao, ciao… ». L’autre jour, au cinéma, une petite mamie s’est lancée dans une conversation de plusieurs minutes. Quelques « chut » discrets. Il a fallu que je me lève et la menace d’un doigt vengeur de couper court pour qu’elle finisse par renoncer à son interlocuteur « ya ya si si ciao ciao ciao ».

Dans notre plantation, il y a un an et demi de cela, les voisins hurlaient d’un mont à l’autre pour s’inviter à une partie de volley ou annoncer le déjeuner. « On émettait des signaux de fumée », rigole-t-on grassement. Ou l’on grimpait sur la colline avec la meilleure réception baptisé « Locutorio » comme ces cabines dans les rues où l’on peut passer un appel pour quelques sous. C’est là que nous avons rencontré hier soir, la nuit bien tombée, l’un des oncles exhibant en offrande à la lune son mobile dans l’espoir de capter. Il n’a pas de chance, il habite dans le creux d’une vallée. Ceux qui sont en hauteur, à condition de renoncer à tout gadget (appareil photo, accès Internet qui rendent les téléphones élaborés inopérationnels dans cette jungle) profitent des toutes nouvelles antennes et inondent la plantation de leur « ya ya si si ciao ciao ciao ». Au revoir les signaux de fumée, bienvenue la sonnerie Movistar.

Car, ici, à part les jeunes et leur frivolité, personne ne sait exactement comment personnaliser son mobile. Presque tous ont la même sonnerie, celle préréglée à l’achat. Et chaque fois qu’un portable sonne, toute la famille ou le bus sursaute. Tutututu tutututuuuuuu sur un air de tango digital languissant…

Autre spécialité, personne ne sait à quoi sert le répondeur. Ah on peut laisser un message? » Mais oui quand la petite voix annonce « deja un mesaje en la casilla de voz »… Ici, on coupe court, rageur, et on rappelle, jusqu’à dis fois de suite, « il doit être sur sa moto et ne pas entendre… » Ne pas avoir envie de répondre ? Personne n’y songe. Qu’on sorte de la douche, qu’on coupe un arbre à la machette, qu’on risque un accident de la circulation, il faut répondre. « Ya ya si si ciao ciao ciao … »

C’est que si c’est à vous de rappeler c’est à vous qu’il en coûtera. Et dans la jungle des plans tarifaires, il est rare de trouver un client qui a tout le loisir de papoter… 50 centimes la minute au tarif unique (valable pour les deux opérateurs Claro et Movistar). Plans promos à activer qui vous donneront des minutes additionnelles pour votre opérateur et les fixes, d’où la question récurrente : « T’es Claro ou Movistar? »

Mieux vaut bien choisir votre camp selon la zone de réception et l’opérateur de la famille et des amis au risque de vous voir sermonner en guise de « bonjour » d’un « oui c’est machin, bon j’ai pas de crédit et t’es Claro alors dis moi… ya ya si si ciao ciao ciao… ».

Le plan en or c’est le RPM comme Red privée Movistar (car, oui, j’ai choisi mon camp). Ici on signe un contrat, on dépose une caution, on s’engage sur 6 mois au moins sans possibilité de changer son plan tarifaire et on paie chaque fin de mois. 19 dollars pour 200 minutes Movistar et fixes qui s’effondrent si on a le malheur de passer à l’ennemi (appeler un Claro) et… appels illimités à tous les autres RPM.

Illimités comme dans papoter, prendre le temps, parler posément, amoureusement, clairement… Juste en demandant le numéro RPM: # suivi de 6 chiffres qui n’ont évidemment rien à voir avec votre numéro de portable classique. Comme un code secret pour accéder à un horizon de félicité téléphonique possible avec… le vendeur de téléphone, le comptable, le cousin geek, le fonctionnaire Bidule. Tous les autres ayant une allergie prononcée au mot « contrat ». Le RPM n’est encore qu’un outil de travail. Et un luxe de Liméniens, les branchés de la capitale, qui, eux, ont leur I Phone ou BlackBerry et chatte sur MSN tout la journée.

Mais, vous êtes dans la jungle, la vraie, alors assumez ! D’autres, et ils sont nombreux, n’ont que le téléphone satellite et le bouche à oreille du village pour communiquer.

Une fois vos minutes épuisées, impossible de payer un hors-forfait, ça n’existe pas. Vous pouvez alors au choix passer les derniers jours du mois au téléphone avec le cousin geek et le comptable (illimités, on vous rapelle) ou recharger en crédit à un tarif plus élevé que les recharges classiques (le privilège d’être un bon client) et repasser au mode « ya ya si si ciao ciao ciao ». En attendant mieux.

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17. nov.
2010
C'est pas le Pérou!
15

19% de taux d’intérêt : la vérité crue sur le Microcrédit

Il y a deux jours je regardais un film intitulé en espagnol « La cruda verdad ». Parfait sous-titre de ce post : « la vérité crue ». Alors que je pensais que micro-crédit voulait dire crédit à faible taux, j’ai réalisé ici que « micro » veut dire « petite somme » et que les taux restaient exorbitants.

Il y a bien des déceptions dans la vie d’une « gringa ». Petite blanche toute fraîche élevée aux idéaux et aux grands principes de « Liberté, Egalité, Fraternité », tenter l’aventure péruvienne est pour moi une suite de beaux moments, de surprises et de rudes confrontations à la réalité. Quand je vivais dans mon petit appartement parisien, j’avais entendu parler du micro-crédit comme une solution pour sortir les pays de la pauvreté en prêtant à tous de petites sommes pour démarrer. Formidable. Ça avait même valu en 2006 un Prix Nobel de la Paix à son concepteur, l’économiste Muhummad Yunus.

Arrivée ici je ne comprenais pas pourquoi les producteurs de café qui m’entourent empruntaient les 10 000 soles (quelques 3000 euros) pour mener à bien leurs récoltes à des taux de 10% sur trois mois et se pressaient de rembourser. « Il existe le micro-crédit », répétais-je en boucle. Personne ne voyait de quoi je parlais. Des taux de moins de 5% où est ce que j’étais allée pêcher ça ? Je les ai donc incité à entrer dans des coopératives où l’accès au micro-crédit est facilité. Nombre d’ONG ou de structures de micro finance ne prêtent pas aux particuliers, il faut un intermédiaire qui se portera garant et ira vérifier sur le terrain l’utilisation des précieux fonds.

Et le « miracle » a eu lieu. L’autre jour nous avions rendez-vous avec notre coopérative, organique et équitable avec toutes les certifications (Starbucks, Rainsforest, Max Havelaar…), pour récupérer les résultats de l’analyse du sol et notre « ordonnance » organique. Nous voyant fort motivés, l’ingénieur agronome évoque la possibilité de faire partie du programme de coupe du café qui permet aux producteurs d’accéder au prêt spécial de la coopérative.

Mon oreille se dresse, je suis à l’affût, enfin quelqu’un va nous parler du micro-crédit. Il enchaîne, un prêt pour pouvoir amortir les coûts de cette nouvelle technique qui endommage moins la plante et le sol et ravira les bobos heureux de savoir la planète bien protégée par le « petit producteur » en photo au dos du paquet. Un prêt d’un an entier à taux fixe. Un prêt spécial en récompense de ce geste écologiquement correct… Un prêt à seulement 19% de taux d’intérêt.

Sourire satisfait de l’ingénieur. Mine décomposée de la gringa. « 19% !!!! Mais enfin c’est énorme ». « Ah, mais non, Mademoiselle, c’est tout à fait exceptionnel, dans le secteur privé c’est bien plus. Nous passons par Agrobanco, organisme public de micro-crédit aux petits producteurs. Le taux est minimum. » Inutile d’argumenter sur la perception d’un taux minimum, une petite enquête fera l’affaire.

Un coup de Google et d’articles en articles, je comprends enfin ce qu’est réellement le micro-crédit. Avant je ne m’étais jamais donné la peine. Je lisais juste la conscience tranquille la petite histoire au dos du paquet. Il s’appelle « micro » car il s’agit de petites sommes, le taux, lui, reste « maximo ». Ce principe permet de prêter aux plus pauvres de petites sommes sur un temps court pour se lancer dans une activité. Auparavant c’était impossible ou il fallait faire appel aux usuriers et prêteurs sur gage qui peuvent atteindre les 100% de taux. C’est donc un progrès. Mais comme prêter petit coûte administrativement la même chose que prêter grand et qu’il faut en plus un aréopage d’experts pour assurer le suivi des emprunteurs et de la destination des fonds, on arrive à une moyenne de taux de 26,4% annuel pour les Instituts de Micro Finance. 19%, oui, c’est exceptionnel.

J’ai dû parcourir pas mal de sites pour me faire une raison. Partout on encensait les miracles du micro-crédit mais personne ne précisait les taux. Pourquoi assombrir le tableau ? Et désillusionner les donateurs si heureux de tendre la main au « petit producteur ». Jusqu’à ce que je lise cette tribune parue dans Le Monde d’Esther Duflo, économiste, qui relativisait : certes les entreprises familiales vivotent grâce au micro-crédit mais ne sont pas génératrices d’emplois stables ni de changement notable des conditions de vie. Un moindre mal en quelque sorte.

Alors que je m’indigne et lance ce post pour que d’autres m’expliquent les solutions trouvées dans leur pays pour que «micro » s’applique à la fois au montant et au taux, mes petits producteurs à moi, voisins ou amis, font la queue chez MiBanco ou dans les Cajas Rurales pour avoir en main les fonds pour nourrir le sol et payer la main d’œuvre en attendant le fruit de la récolte. Ils vont emprunter 10 000 soles à un taux de 38% par an (chez MiBanco) qui diminuera si ils remboursent plus vite. En conséquence, ils vendront au début de la récolte quand le prix du café est encore bas car attendre que le cours monte c’est aussi laisser courir leur prêt et les acheteurs le savent. Ils auront gagné une marge qui ne suffira pas à assurer la vie de la famille et les investissements de la plantation pour un an et retourneront, résolus, dans la queue de la banque. « Mieux que rien et mieux qu’avant » disent-ils en haussant les épaules à la gringa en colère. A eux, personne n’a jamais promis « Liberté, Egalité, Fraternité ».

PS : En France aussi le micro-crédit existe. L’ADIE prête à un taux de 9,71% annuel à ceux que les banques refusent.

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13. nov.
2010
Avec les doigts...
10

Le Pérou avec les doigts. Leçon1, les Humitas.

Ici, la cuisine est une chose sérieuse, une fierté nationale et si un péruvien vous parle de ses plats nationaux c’est avec une lueur gourmande au coin de l’œil. A mon arrivée j’avais fait découvrir les crêpes, ici on m’a appris les « humitas », une douceur de maïs qui fond en bouche.

Au Pérou la carte salée est un éventail : ceviche (poisson cru cuit dans le jus de citron et les oignons), pachamanca (viandes enrobées de coriandre et cuites à même la terre), lomo saltado (bœuf en lamelles sauté…), et toute la panoplie des poulets : à l’origan, au jus, « entomaté », à la moutarde… Mais de dessert, il n’en ait point. Quelques gâteaux en crèmes et couleurs artificielles pour les anniversaires et c’est tout. Je restais sur ma faim de gourmande qui se lèche les doigts de sucre quand j’ai découvert les humitas. Une feuille de maïs qu’on déballe soigneusement pour accéder au Graal, un cœur de pâte sucrée.

Les humitas sont un plat de montagnes, là on pousse le maïs blanc qui lui sert de base. Mais comme ceux qui vivent dans la Selva (jungle) sont principalement des colons des montagnes venus en quête de terres cultivables, la tradition ne s’est pas perdue. Il ne me restait qu’à convaincre une grand-mère, Lucia, 90 ans, de m’enseigner les secrets qui se cachent derrière cette enveloppe de maïs. Pour Mondoblog, voilà son cours de cuisine.

Acheter une vingtaine de maïs « choclo », blanc.

Les effeuiller un à un en gardant les feuilles les plus grandes pour envelopper à nouveau la pâte.

Égrener un à un chaque épi à la force des doigts qui s’enfoncent dans la chair juteuse.

Moudre à l’aide de bars musclés les grains du maïs, plus il est juteux, meilleur c’est.

Mélanger cette chair blanche à un demi kilo de sucre, des clous de cannelle, une pincée de sel et de bicarbonate, quelques grains d’anis, 50 grammes des beurre fondu, de l’essence de vanille et quelques raisins secs.

Tapisser le fond d’une marmite d’une dizaine d’épis dégarnis pour que se couchent sur ce lit les précieuses humitas.

Remplir les feuilles gardées de côté de deux cuillères à soupe de la chair blanche et sucrée.

Replier en forme de triangle et empiler soigneusement dans la marmite jusqu’au sommet.

Verser une bouilloire pleine d’eau chaude sur l’ensemble, poser un couvercle et laisser mijoter une demi heure.

Si les humitas, dans leur désir fou de croissance, cherchent à s’échapper de la casserole, adopter la technique de Lucia : une pierre de chaque côté du couvercle, l’eau qui déborde tant qu’elle n’éteint pas le feu, on survivra.

Laisser refroidir dans la marmite une petite heure. Servir tiède avec un café de la Vallée de Chanchamayo ou un thé. Déplier la feuille de maïs les doigts brûlants d’envie, souffler très vite et déguster. L’humita fond en bouche mais on peut aussi la déguster froide au petit déjeuner. Comme les crêpes!

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04. nov.
2010
Tendances
20

La fièvre du shopping s’empare du Pérou

Alors que ce qui nous enchante à nous, gringos, ce sont les petits marchés de bric à brac et les mamies qui vendent dans la rue, chez les péruviens, l’ouverture d’un centre commercial provoque l’euphorie. Voilà ce qu’on appelle la soif de modernité.

 

Dans la Selva où je vis il n’y pas de centres commerciaux, ni dans ma ville, ni dans celle qui précède, ni dans celle qui suit. Pas de ciné, pas de chaînes américaines, pas d’immenses magasins où pendent à la file des vêtements made in China. On ne peut pas dire que ça me manque beaucoup. Mais, et il est de taille, je ne suis pas péruvienne. Je viens de France, une société où le tout conso a finalement fatigué bien des gens.

Dans un post précédent, je vous parlais du Pérou vert et des vendeurs d’emoliente postés au coin des rues avec leur petite charrette. C’est un Pérou. Le traditionnel. Qui cohabite de plus en plus avec un autre Pérou, le moderne. Celui qui rêve de ressembler aux séries américaines. Qui veut du clinquant, du neuf, du grand écran… Ce Pérou qui parfois m’agace tant il renie sa culture pour se fondre dans un moule américain supposé être un modèle de développement accompli, je l’ai rencontré samedi soir dernier à Huancayo.

Huancayo est une ville du centre, flanquée de montagnes, ville de la culture huaina et surtout ville où il y a un peu plus d’un an a ouvert un énorme centre commercial Plaza Real… qui héberge un supermarché, Plaza Vea, un complexe de cinéma, une palette de fast food (KFC, Pizza Hut, et des locaux), des boutiques et un immense espace de jeux pour les enfants, jeux électroniques surtout. Bref ce qu’on trouve dans la périphérie chez nous, mais ici en plein centre. Depuis que le lieu a ouvert c’est la folie. Il ne désemplit pas. On sent encore la peur des escaliers roulants chez les familles qui se serrent les unes contre les autres au moment d’affronter le terrible engin, mais la tentation est trop forte.  Toutes les salles de ciné sont pleines et les pots de pop corn XXL de rigueur. Des personnages de Disney chantent sur scène. On fait la queue pour son Big Menu avec la Big Frites et le Big Hamburger qu’on prononce dans son plus bel anglais. Bruit, lumières, foule pressée, il ne manque rien. Mais c’est devenu le lieu de diversion préféré de la ville. L’endroit où l’on emmène les enfants pour les récompenser. Le rêve éveillé.

En bas, le supermarché dicte sa loi. Promo sur les matelas, promo sur les meubles, Plaza Vea casse les prix et fait crédit. On achète, on paie un peu chaque mois, on ne regarde pas le taux d’intérêt. L’important c’est qu’enfin on possède. Qu’enfin on se rapproche un peu de ces fameux gringos (les blancs) qui ont tout et qu’on envie tellement.

La Foi est telle que rien ne peut être reproché à Plaza Vea. Récemment mon estomac était brouillé avec les mets péruviens et tandis que je remontais les jours en cherchant la cause, on m’a répliqué : « ah non la viande et les œufs viennent de Plaza Vea, ils sont sûrs ». Acheter au supermarché c’est enfin avoir la garantie que le produit est frais, gardé dans un réfrigérateur, tracé.

D’un côté les gringos, américains et européens, fous de bio, qui en seraient presque à élever des poules dans un minuscule appartement par soif de retour à la nature. De l’autre les péruviens qui regardent émerveillés l’œuf avec sa date de péremption imprimé sur la coquille, gage de sécurité alimentaire.

C’est ça aussi le Pérou, une soif de la modernité et un perpétuel sentiment d’infériorité face aux pays dits développés. Si la route s’écroule, les malades ne se relèvent pas, les gringos ont l’estomac qui tourne, on vous regarde, un peu gênés, on hausse les épaules et assènent un « assi es el Peru » (le Pérou est ainsi) fataliste. Viennent ensuite les yeux pleins d’envie qui interrogent « chez vous, ça doit être bien différent… ». Tout le monde a sa voiture, une grande et belle maison bien peinte avec son petit jardin, des chaussées lustrées, des enfants intelligents. Difficile de trouver le juste milieu pour décrire une réalité tant fantasmée. Forcément plus riche. Peut-être pas plus heureuse. Souvent on ne vous croit pas. Pas question de dire adieu à ses rêves.

Ici dans la Selva, cette jungle sans supermarchés, viennent chaque mois plusieurs volontaires nous aider à développer une plantation de café organique, à valoriser la culture traditionnelle auprès des écoliers. Pourquoi ces gringos si parfaits viennent dormir dans un hamac, cueillir les fruits dans les arbres, marcher les deux kilomètres pour rejoindre l’école en sifflotant, s’amuser de la boue qui barrent les chemins ? Mystère et perplexité. Eux qui rêvent de s’envoler, de grattes-ciels, d’ascenseurs, du bling bling de la ville ne comprendront jamais tout à fait ces gringos émerveillés par le chant d’un perroquet ou la première fleur du café. A l’opposé les gringos ne saisissent qu’une partie de ce qui se cachent derrière ces rêves de lumières. On cohabite et chacun fait un pas c’est l’essentiel.

Plus de néons, de chaînes américaines et de comédies préfabriquées, le Pérou devra sûrement en passer par là avant de faire, comme tant d’autres, une crise de shopping.

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25. oct.
2010
Couleur Cafe
4

Ont Voté

Il y a quelques semaines ont eu lieu les élections municipales et régionales. Dans notre département, Chanchamayo, la fille de Fujimori, Keiko a raflé tous les sièges. Sauf à Pichanaki où est arrivé vainqueur un outsider, Raul El Gallito, sous le slogan « un agriculteur à la mairie ». Voilà qui en dit long .

Les élections de par le monde finissent par se ressembler. Alors que le Pérou a voté il y a presque un mois, on compte toujours les voix pour savoir qui de la dynamique et solidement appuyée Lourdes ou de la gauchisante Suzanna va à sortir vainqueur à Lima, la capitale. Et les journaux se repaissent de l’ultime scandale : Alan Garcia, président de la République, aurait répondu par une baffe bien sentie à une insulte lancée dans la foule lors d’une visite officielle. Riposte musclée et justifiée par l’homme à la tête du système judiciaire péruvien. « Corruption », souffle-t-on.

Mais à Chanchamayo, notre département, rien de tel. Ce fut un raz de marée. Une vague d’approbation pour une couleur, l’orange, celle de Fuerza 2011, le parti de Keiko Fujimori, « fille de ». Son papa, président de la République de 1990 à 2000, notamment pendant l’époque terroriste, a été condamné pour violations des droits de l’homme pendant son mandat. Ici, on riposte que tout ça n’est que magouille pour salir une famille qui est la seule à avoir fait quelque chose pour le peuple.

Déjà à son époque Papa Fujimori traversait le Pérou en tracteur pour rendre hommage aux plus pauvres, les agriculteurs. Méthode qui continue de faire ses preuves, on y reviendra. Mais ce qui sous-tend la ferveur populaire dans la région c’est la lutte féroce qu’a mené l’homme contre le terrorisme. Dans les années 80 la majorité du Pérou était aux prises avec les révolutionnaires du Sentier Lumineux, mais dans la Selva Central un autre mouvement sévissait. Los « negros » (les noirs) ; en opposition aux « rojos » (rouges) du Sentier Lumineux; du MRTA, Mouvement Révolutionnaire Tupa Amaru, du nom d’un Inca, chef rebelle lors de la conquête espagnole. Les groupes entraient dans votre maison, s’asseyaient à votre table, se couchaient dans les lits disponibles, montaient dans vos voitures et se cachaient dans la jungle à l’époque plus épaisse.

Presque toutes les personnes que j’ai rencontrées dans la région ont eu affaire au MRTA, perdant un frère, un ami, une sœur. La répression sévère a donné aux villes en contrebas, comme Pichanaki, des allures de guerre civile. Il n’était pas rare que des balles fusent dans les rues la nuit tombée. Victimes de dénonciation, des terroristes eux-mêmes, des représailles, des balles perdues, tout s’est mélangé et ne régnait plus qu’un climat de peur et d’horreur. Auquel, si l’on écoute les habitants, a mis fin Fujimori. S’il est aujourd’hui en justice c’est que dans sa guerre contre le terrorisme l’ex président a fait preuve d’un tel « enthousiasme » qu’il en a profité pour régler quelques comptes et l’armée, sous ses ordres, s’est parfois comportée comme un groupe mercenaire.

Ici, on ne retient qu’une chose : quelque soit ce que ça a coûté, le calme est revenu. Et voilà Fujimori auréolé de gloire éternelle. Il a investi dans les écoles et centres de santé, construit des routes, désenclaver les campagnes isolées et pour cela les habitants lui vouent un véritable culte dont jouit sa fille aujourd’hui.

Populaire ou populiste, reste à fixer la limite. Mais, face à des candidats qui de toute façon seront corrompus, la seule façon d’envisager la politique ici, les votes vont à ceux qui savent se positionner du côté du peuple. L’ex président a fait appel et la justice suit son cours, mais, ici, ce jugement importera peu. C’est l’homme qui a mis fin aux horreurs et remis le Pérou en ordre de marche économique. Peu importe que ce fut une marche forcée, il est pardonné. Et Keiko n’a qu’à se pencher pour ramasser les couronnes de laurier. Dans un récent sondage, elle arrive en 2e poistion des intentions de vote, elle a remporté le département et quasi toutes les mairies… sauf Pichanaki.

Mais c’est tout comme. A Pichanaki est sorti vainqueur un agriculteur tout sec, armé de sa casquette, qui a fait le tour de la ville… en tracteur ! La boucle est bouclée. Il appartient à un petit parti indépendant, m’avait tout l’air d’une marionnette dont quelques astucieux tirent les ficelles, mais dans un pays où la corruption est partout et la méfiance obligatoire, le slogan « un agriculteur à la mairie » fait toujours recette.

C’est le seul qui n’a pas offert son pack de bières ou son plein d’essences à l’électeur ; oui c’est ainsi qu’on séduit ici ; le seul qui n’avait pas d’argent pour organiser des concerts gratuits avec open-bar et pourtant celui qui a soufflé la victoire au nez et à la barbe des nantis et notables du coin. Justement car on a su vendre son image humble et propre. Qu’il ne soit pas qualifié pour gouverner une ville qui croit de façon archaïque et manque cruellement d’ infrastructures et de services publics ne semble pas importer.

On hausse les épaules, on attend de voir, peut-être qu’il ne fera pas de miracles mais qu’il sera honnête. Aujourd’hui c’est tout ce qu’attendent les péruviens d’un maire ou d’un candidat.

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22. oct.
2010
Avec les doigts...
11

Plantes, médecines naturelles, plats végétariens: le Pérou vert.

Dans le Pérou rural la guérison par les plantes reste populaire et face à la montée des maladies dues aux abus de gras et de sucre, les restaurants végétariens ne désemplissent pas.

 

Systématiquement dans les longs trajets de bus grimpe un représentant en médecine naturelle. Il propose des petits flacons d’extraits de plantes mélangées pour la tension, les reins, la fatigue… Et il vend bien. C’est qu’auparavant il délivre à l’assemblée un long discours sur les bienfaits d’une alimentation saine et ses compléments naturels. En général, je n’écoute que d’une oreille en bonne occidentale convertie aux pharmacopées, mais l’autre jour une de ses réflexions a attiré mon attention. « Au Pérou aujourd’hui dans la rue il n’y a plus que des « pollerias » (restaurants où l’on vend poulet frit, sauces, frites et boisson gazeuse) et des « farmacias ». »

La façon dont se nourrissent les péruviens a beaucoup changé et, parmi les restaurants populaires, la friture est reine : poulet frit, poisson frit, chicharrones (la chair de la viande ou du poisson coupé en petits morceaux et frit), riz frit des restaurants asiatiques, foie frit, beignets… et j’en oublie. A côté de ça comme le gras donne soif on arrose le tout d’une boisson gazeuse. Ici la « gaseosa » est une manière de célébrer ou de remercier : si vous voulez que la réparation de votre voiture avance plus vite, ne pas oublier d’amener une bouteille de 3litres pour le mécano et ses aides.

Bilan des courses : surpoids, maladies du cœur, du foie, diabète… Les plus pauvres qui vivent de ce que leur donne le maraîchage, de riz et haricots secs ne sont pas concernés. Mais, au fur et à mesure, qu’une classe moyenne se dessine, les problèmes de poids et l’alimentation plus saine sont devenus ici un sujet récurrent.

La contre-attaque puise dans les racines du Pérou, dans sa terre et ses traditions. Ici, il pousse de tout. Dans la Selva (la jungle) on trouve l’éventail de fruits exotiques. Dans la Sierra (la montagne) une collection de pommes de terres et tous les légumes. Sur la Côte fruits et légumes spécifiques à ces terres sablonneuses. Et autant d’herbes et aromates. La connaissance des plantes se perpétue de mère en fille. Le maté, une infusion à base de plantes, est le premier remède. Vertiges, maux de cœur : maté de coca. Maux d’estomac : maté d’anis. Nourriture lourde : maté de manzanilla ou d’origan. Mais quand le problème est plus sérieux ou récurrent, l’automédication est reine : même sans ordonnances, on peut se procurer des molécules fortes ou une piqûre pour vous remettre d’aplomb à la pharmacie du coin.

L’alternative ? La médecine douce et préventive. Chaque matin se postent aux coins des rues les vendeurs de « emoliente » ou extraits de plantes : una de gato, sabila, chola de caballo, amargon. Sur leurs petits chariots est disposé une série de bocaux qui inventorient les plantes et leurs bienfaits. La gorge qui gratte ? Jus d’orange, miel pur et alfalfa. En général, le vendeur connaît ses clients, puise un peu dans chaque bocal et leur sert leur remède tiède. Une tradition populaire des anciens mais que les nouvelles générations ou classes huppées des villes délaissent.

Autre option à long-terme et plus tendance, le restaurant végétarien. En France c’est souvent plus cher. Ici c’est l’inverse: la viande est beaucoup plus coûteuse que les fruits et légumes qu’on trouve à foison. Le soja, la quinoa, la avena, la machica, le kiwicha, la maca… toutes les céréales qui mêlent fibres et protéines abondent. Pour 3 soles, moins d’1 euro, on vous sert une soupe de blé et légumes et un « segundo » (plat de résistance) où se mêlent riz, crème d’épinards ou de courges, haricots secs. Le tout servi avec un maté tiède et sans sucre ou un lait de soja. Une nourriture moins chère que la « polleria » ou la chifa (restaurants asiatiques), plus saine et parfois avec des vertus cachées : la Maca  a connu son heure de gloire comme « viagra des Andes ».

Dans la Selva, les villes de la jungle, le végétarien a encore du chemin à faire, mais le jus de fruits frais, lui, est quotidien. Dans la Sierra, les villes de montagnes, les quelques restaurants végétariens aperçus ne désemplissent pas. Sur les murs des posters dédiés à la bonne nutrition. A table, des familles appliquées, des consommateurs de gras repentis, des ouvriers secs. Quand j’ai demandé à l’un d’entre eux ce qu’il pensait de mon petit vendeur du bus, il a approuvé: «  je déjeune tous les jours ici, je vais une fois par semaine à la « polleria », mais jamais à la « farmacia ».

Et puisqu’il ne fait pas mystère que je vis quasiment dans un hôpital en ce moment, petit extrait d’une conversation entre l’homme d’entretien et mon patient. « Si tu veux que ta cicatrice se referme vite et passe inaperçu applique quotidiennement de la graisse de couleuvre. » L’interne présent n’a pas moufté : médecine chimique et traditionnelle réconciliées. Ça tombe bien, dans la Selva, des couleuvres il y en a quelques unes. Reste plus qu’à les attraper.

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20. oct.
2010
C'est pas le Pérou!
9

Comment un tout petit appendice revèle l’état des hôpitaux péruviens.

Parfois les aléas de la vie vous conduisent sur des chemins que vous n’aviez pas prévus. Prenons mon cas par exemple. J’avais envie de vous faire découvrir le Pérou dont je suis tombée amoureuse, ce petit bout de Selva Central où pousse le café et coulent les Rios. La ville en contrebas, un dédale de mototaxis et de ciment, ses coups de coeur et ses absurdités : Pichanaki. Le village en haut au coeur des plantations, sa jungle domestiquée, ses travailleurs… Mais voilà qu’un malheureux appendice a changé le cours des choses.

Cet appendice appartient au propriétaire d’une plantation dans les hauteurs. Le jour où celui-ci a commencé à l’ennuyer, il ya de cela environ une semaine, il s’est courbé en deux et est retourné se coucher pensant que cette vilaine crise de foie allait vite passer. Comme ça ne s’arrangeait pas, on a déployé le premier niveau de secours : envoyer quelqu’un jusqu’au Poste de Santé. Ce jour là il n’y avait pas de voitures: 40 minutes aller, 40 minutes retour, à pieds.

La nuit tombée, il hurlait de douleur, on est passé au niveau 2. L’urgence, quand on habite une plantation péruvienne de la Selva Central, consiste à harceler tous les membres de la famille en possession d’un véhicule pour qu’ils vous déposent jusqu’à la ville en contrebas, à environ une heure et demie de route. Cette nuit là par chance il y en avait un. Et au bout de 10 coups de fil, il a accepté.

Une fois chose faite, le patient se croyait sorti d’affaire. A Pichanaki il est supposé y avoir  un hôpital où l’on saura s’occuper de lui et par la même occasion des quelques 20 000 appendices qui vivent aux alentours. Peine perdue. Les urgences consistent en deux salles écrasées de chaleur où un médecin perplexe rumine, tripote le ventre, demande échographie, analyse de sang et d’urines, examine les résultats écrits à la main, déclare « ça ne nous aide pas beaucoup » et, voyant dans les yeux du patient les effets miraculeux des anti-douleurs, « on verra bien demain ». Dans la nuit, la fièvre monte, l’appendice n’a pas dit son dernier mot. Retour aux urgences au petit matin. Le médecin perplexe a un éclair de génie, appuie une main ferme du côté droit et la retire d’un seul coup, le patient hrule, il tient enfin son diagnostic.

Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Car à Pichanaki même, malgré sa population galopante, on n’opère pas. L’anesthésite a démissionné, pas remplacé. Bilan, trois heures de route en lacets pour l’hopital le plus proche. En taxi, sur les conseils du médecin car les mabulances on ne sait jamais trop où les trouver.

Trois heures plus tard, Tarma et ses urgences débordées. Heureusement le patient, comme tout péruvien averti, a sa botte secrète : une tierce personne qui tire les infirmiers par la manche, crie plus fort que les autres, et, une fois l’attention gagnée, court à la Caisse. Car, ici, tout a un prix. On paie d’abord, on voit après. Consultation : un ticket, analyses : un ticket, une paire de gants : un ticket, une seringue : un ticket et ainsi de suite. Il existe une sécurité sociale pour ceux qui ont peu de ressources, les employés ou agents publics mais beaucoup de péruviens, par méconnaissance de l’administration ou de leurs propres droits, ne s’en sont jamais occupés.

Quatres heures d’attente ont usé les nerfs du patient. Sa famille monte au créneau: « peut-être à force d’attendre, on risque la péritonite (l’explosion dudit appendice et l’inflamation des organes alentours), le couperet tombe : « mais, enfin, depuis hier, l’appendice a explosé. Le chirurgien de Pichanaki vous a envoyé comme ça… alors une ou deux heures de plus. » Rien à ajouter.

30 heures après la perforation de son appendice, les chirurgiens se penchent finalement sur son cas. 15 points de suture et un drain pour une opération que la distance, la négligence et le manque de personnel ont rendus beaucoup plus compliquée. « Il est en vie, il est jeune, il récuperera », voilà  les ambitions de l’hôpital public péruvien.

Opéré, le combat n’est pas terminé. Car les soins post-opératoires suivent le même schéma : réveil dans un service d’une vingtaine de lits qui compte une infirmière et une aide-soignante. Ici pas de machines, le pouls dicte sa loi. Pas de sonnette d’appels, mais cinq voisins, chacun avec leurs cicatrices respectives, pour veiller sur vous. Que l’on referme la blessure de l’un alors que les autres sont entrain de manger ne semble gêner personne. Et, pour que quelqu’un vous emmène aux toilettes, vous promène, vous amène un brot d’eau, il y a l’accompagnant. Il lui reviendra également, chaque matin, d’attendre l’ordonnance des médecins pour payer son dû à la pharmacie, de se battre pour un peu d’eau chaude, d’acheter papier toilette, gobelets… Toutes les familles, d’aussi loin qu’elles viennent, se relaient et passent leur nuit au chevet des patients sur une chaise en fer. Sans personne à ses côtés un malade n’est ni plus ni moins qu’en danger dans les murs même de l’hôpital.

Cette fable a eu lieu ces jours-ci à l’hôpital de Tarma. Le sol colle, l’eau coule par gouttes et froide, personne n’est en charge de l’entretien des sols et des toilettes, la fenêtre est fendue, les murs décrépis et pourtant les malades affluent de toute la région.

Un seul chirurgien. Une seule infirmière. Un seul aide-soignant. Dans un pays, le Pérou, qui se targue ce dimanche en « Une » de son quotiden de droite « El Commercio » d’une croissance de presque 8% pour l’année. Et qui explique que le modèle économique de ces vingt dernières années a permis un vrai développement et des opportunités pour tous. Preuve que le PIB, supposé signe de bonne santé d’un pays, n’indique en rien son niveau d’éducation, de santé ou de bien-être.

On ne s’étonnera pas si prochainement je vous parle de la popularité florissante dans ces régions d’une certaine Keiko Fujimori, fille de l’ex Président accusé de crimes contre l’humanité et de malversations financières. Quand les miracles économiques laissent de côté les plus pauvres, on ouvre grand la porte à tous les populismes.

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Chroniques d'une Gringa dans la jungle péruvienne

Auteur·e

L'auteur: Christelle BITTNER

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